Le Rendez-vous de Croque-Lune
Cette nouvelle a été primée par la revue « Ensemble » en décembre 1992
Hicham marche à pas de voleur, comme sur du velours. La tiédeur de l'ombre est rassurante, familière. Depuis plusieurs jours il marche ainsi. Grimpe, glisse, aussi léger qu'une poignée de sable jetée dans le vent.
Parfois une pierre, une racine accrochent son pied. Le voici qui dévale la pente sur les fesses, déchire son sarouel, s'écorche mains et genoux. Avec l'agilité du fennec dont il a le menton pointu, il se redresse, regagne le terrain perdu, poursuit sa course folle...
Dès que l'aube blanchit la nuit, Hicham se tapit derrière un buisson ou une roche, scrute les ombres roses du relief, aux aguets. Alors il épouse la cavité de sa cachette pour attendre la nuit prochaine. Il repartira vers son mystérieux rendez-vous. Le dos bosselé de la montagne malmène ses membres brisés de fatigue mais qu'importe, très vite Hicham sombre dans un sommeil vide.
Hicham aura bientôt dix-sept ans, cependant il reste accroché à l'enfance tel un fruit vert qui refuse de mûrir pour ne pas se détacher de la ranche nourricière. Son corps malingre a mal grandi. Seul son nez a forci et depuis peu sa lèvre supérieure s'ombre légèrement d'un duvet noir. Mais on oublie l'ingratitude de son visage quand il darde sur vous ses yeux qu'il a immenses, ardents, mouillés, avec un soupçon d'étonnement perpétuel qui lui a valu le surnom de « Croque-lune ».
Sarah ne riait pas de lui. Elle était assise au premier rang de la classe. C'était une bonne élève, appliquée, attentive. Il arrivait qu'elle tourne brusquement la tête vers Croque-une rêvant au fond de la salle et lui souriait. Sa queue de cheval, dans le mouvement brusque, fouettait le visage de sa compagne de pupitre, une blondinette du nom de Clairette. Celle-ci alors gesticulait comme pour chasser une nuée de mouches. Sarah souriait toujours à Croque-Lune. Elle connaissait ses moindres pensées parce qu'ils faisaient route ensemble pour rentrer chez eux, après l'école. Et il parlait, juste pour elle. Hicham rêvait de la France : l'histoire, la littérature, la géographie s'emmêlaient pour lui proposer des scénarios inlassablement recommencés.
Parfois, et de plus en plus souvent ces derniers temps, une déflagration secouait l'air alourdi de la salle de classe. Les enfants sursautaient. Le maître haussait à peine le ton, impassible et rassurant. Petits Arabes et petits Européens chassaient le trouble, la peur, tapie quelque part au fond de leur âme... Dans le Djebel, tout près, la France et l'Algérie jouaient à la guerre en se tuant pour de vrai. Les enfants niaient tant qu'ils pouvaient l'évidence pour prolonger leurs jeux, leur innocence, leur paix. Certains reprenaient leur sieste un instant interrompue, d'autres leurs grimaces dans le dos du maître. Sarah et Croque-Lune, eux, revenaient à leur habituelle application.
Le souvenir de Sarah lui donne du cœur au ventre. C'est pour elle qu'Hicham court dans le dédale rocailleux du Djebel, vers Aïn-Béranis, vers le haouch de son grand-père, le Ouapo. Hicham s'est à présent lové dans une enclave à demi dissimulée par un buisson épineux. Il faut dormir. Il pensera plus tard, quand les forces seront revenues. Il coule dans le sommeil aussi lourdement qu'une pierre au fond du puits. Les rêves l'épargnent. C'est une grâce de Dieu. En ces terribles moments de sa jeune vie, ses rêves ne seraient que cauchemars !
(Suite page 2)
1. Maia Alonso Le 02/04/2009 à 15:28
2. Dominique Guillaume Le 02/04/2009 à 15:48
3. farid chettouh Le 24/04/2009 à 19:30